Ceux qui voulaient
voir du « olé » et des castagnettes auront certainement été déçus,
ceux qui sont venus se faire surprendre par la créativité sans
limite du chorégraphe sont repartis rassasiés de rythmes et ébloui
par la précision du geste.
Sans limite, oui, car dans El final
de este
estado de
cosas,
Redux Israel Galván, n’hésite
pas à étriller au passage quelques tabous. Le danseur révèle sa
féminité avec un port cambré, mais davantage encore en se
travestissant en femme bourreau. Un sacré pied de nez au machisme
qui imprègne la culture espagnole, et la culture gitane en
particulier. Suprême provocation dans une société où l’on doit le
respect aux morts, le bailaor se lance dans une série de
taconeos sur des cercueils. Même dans sa tombe, la grande
faucheuse n’effraie pas le danseur impétueux qui claque le bois de
ses mains et ses pieds. Ce final,
profane, permet de se rapprocher de la genèse du scénario basé sur
la lecture biblique de l’Apocalypse.
Quelques scènes déroutent parfois, comme quand
l’artiste évolue sur des guitares saturées et un chant de douleur
féminin, mais l’ensemble conserve sa cohérence grâce à une mise en
scène savamment étudiée qui permet de ne jamais basculer dans la
farce ou le mauvais goût. Israel Galván prend constamment le
risque de nous décevoir sans jamais y parvenir. Le danseur
expliquait récemment sa démarche dans une interview : « Si je
m’aventure dans quelque chose de nouveau ou d’innovant, c’est
toujours en partant des racines ».
Et s’il fallait définir l’essence du flamenco, chez
Israel Galván, c’est avant tout une façon brutale et élégante
d’exprimer des émotions, la souffrance avant tout. Tout peut être
raconté avec le flamenco, y compris la violence de la guerre.
L’artiste offre quelques minutes de réflexion aux spectateurs en
nous laissant apprécier en vidéo une performance de Yalda Younes,
une bailaora libanaise. Ici, le mouvement et le rythme font
corps avec le vacarme des explosions. Tout peut être raconté,
quelque soit le décor. Le chorégraphe joue avec la diversité des
sons, des matériaux avec lesquels il entre en contact. Torse et
pieds nus dans le sable, comme réduit à l’état de nature, les sons
sont étouffés, sourds. Sur une petite estrade montée sur ressorts,
il défit toutes les règles de gravité. Sa flambée rageuse de
pasos se déplace sous l’impulsion et laisse échapper de la
poussière. Même quand l’énergie semble destructrice, on sent cette
soif de vie et de danse. Et les bras virevoltent et s’élancent
imperturbablement vers le ciel. Avec grâce, toujours. Car le
flamenco a aussi, parfois, quelque chose de divin.